Par Camille Bourgeois, consultante chez CHEFCAB

« Dans un monde où l’intelligence artificielle et les révolutions technologiques avancent plus vite que les formations qui y préparent, la maîtrise des compétences numériques est devenue un enjeu stratégique pour les gouvernements. »

Si la France peut se targuer d’un socle académique robuste, elle peine encore à aligner ses formations avec les réalités du marché. Cette inertie coûte cher : selon une étude de Numeum, la France comptera un déficit de plus de 200 000 professionnels du numérique d’ici 2030. De l’autre côté de l’Atlantique, le Québec a su développer un modèle plus agile et pragmatique, plaçant l’employabilité au cœur de son dispositif. Il est peut-être temps de s’en inspirer. En combinant rigueur scientifique et immersion professionnelle, la France pourrait en effet tirer les bonnes leçons du modèle québécois et renforcer son efficacité dans la formation aux métiers du numérique et de l’IA.

« Le Québec a su bâtir un écosystème dynamique où formations et entreprises avancent main dans la main, favorisant un modèle d’apprentissage axé sur l’adaptabilité et l’innovation. »

Grâce à des alliances solides entre universités, startups et entreprises technologiques, les établissements d’enseignement québécois, notamment les cégeps et les instituts spécialisés, collaborent étroitement avec les employeurs pour adapter en temps réel leurs cursus aux évolutions technologiques. Résultat : les formations en intelligence artificielle, cybersécurité ou développement web sont conçues en fonction des compétences les plus recherchées, plutôt que selon des référentiels figés. Cette capacité d’ajustement est un atout majeur dans un secteur où l’obsolescence des compétences est de plus en plus rapide. En France, une implication plus directe des entreprises dans la conception des formations permettrait d’assurer une adéquation plus fine entre l’offre de formation et la réalité des besoins du marché.

En outre, les régimes coopératifs dans les universités québécoises intègrent plusieurs stages rémunérés tout au long du cursus. Ce modèle, pilier du système éducatif québécois, offre aux étudiants une expérience professionnelle substantielle dès le début de la formation, renforçant ainsi leur employabilité. En France, en revanche, les formations numériques incluent encore trop peu d’immersion en entreprise dès les premières années. Si certaines grandes écoles et cursus spécialisés encouragent l’alternance et les stages, leur généralisation permettrait une insertion professionnelle plus efficace et mieux adaptée aux besoins du marché.

Un autre atout du modèle québécois réside dans la valorisation des savoir-faire, privilégiée à l’accumulation de diplômes, encore largement valorisée en France. Plutôt que de s’appuyer sur des parcours académiques traditionnels uniquement, le Québec mise sur l’approche par les compétences, offrant ainsi une plus grande flexibilité aux actifs en quête de reconversion ou d’évolution professionnelle. En France, malgré l’essor du Compte personnel de formation (CPF), la validation des acquis de l’expérience (VAE) demeure un parcours semé d’embûches : délais excessifs, lourdeurs administratives, manque de clarté dans les certifications… Autant d’obstacles qui freinent les transitions professionnelles et limitent l’accès aux nouveaux métiers du numérique. Une réforme plus ambitieuse des dispositifs de reconnaissance des compétences s’impose pour mieux répondre aux besoins d’un marché en constante évolution.

« L’actualité ne fait que souligner l’urgence de cette transformation. La pénurie de talents, l’accélération des innovations en intelligence artificielle et la compétition mondiale pour attirer les meilleurs profils placent la France à un tournant décisif. »

Si elle souhaite rester compétitive et préserver sa souveraineté numérique, elle doit agir sans tarder. En intégrant davantage d’agilité, d’immersion professionnelle et de reconnaissance des compétences dans ses formations, elle pourrait non seulement combler son retard, mais aussi bâtir un modèle performant, capable d’anticiper les mutations du marché plutôt que de les subir. Car la compétitivité de la France dépend avant tout de la capacité à former aujourd’hui les talents dont elle aura besoin demain.